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Laurent Alexandre : “Tant qu’il reste un risque virologique, nous préférerons avoir des machines que d’avoir des hommes”

Laurent Alexandre : “Tant qu’il reste un risque virologique, nous préférerons avoir des machines que d’avoir des hommes”

Laurent Alexandre, chirurgien-urologue, entrepreneur, et essayiste livre pour l’Observatoire du travail le dimanche son analyse sur la crise sanitaire et sur les mutations à venir dans le monde du travail.

OTD - Le tribunal judiciaire de Nanterre a imposé à Amazon de limiter ses livraisons aux produits essentiels jugeant que le degré d’exposition des salariés au Covid-19 est trop élevé. En réaction, Amazon a fermé ses entrepôts tricolores. La décision a été confirmée par la Cour d’appel de Versailles, ce vendredi 24 avril. Comment appréhender cette décision de justice ? Que penser de la posture peu conciliante du gouvernement vis-à-vis de cette décision ?

Laurent ALEXANDRE - Le fait d’empêcher les Français, pendant le confinement, d’avoir accès aux produits Amazon est particulièrement sadique. Dans une telle période, les gens ont accès à bien peu de produits. Les syndicats et les juges qui ont attaqué Amazon ont un comportement allant à l’encontre du bon sens.

Quant à la posture de l’exécutif, le gouvernement est enchanté de pouvoir attaquer les GAFAM de façon somme toute démagogique. Toutefois, le prix à payer sera assez fort. Amazon mettra moins de valeur ajoutée sur le sol français, privilégiera les entrepôts aux centres de recherche, et limitera ses investissements français dans les années qui viennent. Il privilégiera Londres, Berlin, Zurich et Milan.

Donc c’est un jeu perdant pour la France.

OTD - Prenons un peu de hauteur, et essayons de nous projeter dans le monde post-épidémique. Centralité du e-commerce, caisses automatiques, télétravail, utilisation des drones. Qu’est-ce que l’épidémie de Covid-19 nous révèle des mutations en cours, notamment dans le monde du travail ?

Laurent ALEXANDRE -Tant que nous allons rester avec un risque virologique fort, les entreprises vont privilégier d’abord la sécurité financière. Elles vont donc limiter les embauches et licencier à la fin des dispositifs de chômage partiel. Elles vont licencier d’abord les salariés qui ne sont pas en télétravail. Dans l’hypothèse où il y aurait d’autres phases de confinement dans le futur, les entreprises vont privilégier et garder les Français capables de télétravailler. Ceux qui ne savent pas bien télétravailler seront les premiers licenciés lorsque les entreprises vont adapter leur mode de fonctionnement à la crise économique qui s’annonce. Les entreprises vont, très vite, entrer dans une crise de liquidités majeure, et cette dernière engendrera une multiplication des plans de licenciement.

Le chômage partiel ne va pas durer 150 ans, l’Etat ne va pas payer les salaires de la moitié des salariés français sur le long terme. Car cela représente dix millions de personnes payées par l’Etat via ce dispositif.

D’autre part, le recours au télétravail dans l’organisation du travail a révélé que l’échelon du middle management est particulièrement menacé, il pourrait, à terme, potentiellement sauter. Être, en partie, automatisé. En tout cas, il est fort à parier que ce dernier a vocation à être réduit dans les prochaines semaines et mois.

OTD - Les contraintes et risques sanitaires qui pèsent sur les entreprises ne vont-ils pas favoriser un recours à l’automatisation ?

Laurent ALEXANDRE - Nous allons automatiser. Tant qu’il reste un risque virologique, nous préférerons avoir des machines que d’avoir des hommes. Nous voyons bien par exemple qu’Amazon va automatiser davantage ses entrepôts pour éviter que les syndicats n’en obtiennent la fermeture. Par conséquent, ils vont diminuer la quantité de travail humain. Il va y avoir une substitution capital travail avec une diminution du travail. Donc en réalité, les syndicats d’Amazon n’ont pas rendu service aux travailleurs.

Il va y avoir une réorganisation du travail au détriment de certains travailleurs peu qualifiés, remplaçables, et je pense tout particulièrement aux middle managers. Mais attention, ne nous y trompons pas, nous allons garder des travailleurs manuels, car, après tout, il y a un certains nombre de tâches qui ne sont pas automatisables.

Nous allons aussi garder les managers supérieurs et les top managers, car ce sont des fonctions qui ne sont pas automatisables.

OTD - La tendance à l’automatisation peut-elle s’inscrire sur le long terme ?

Laurent ALEXANDRE - Les entreprises ayant des difficultés financières vont économiser sur la masse salariale, elles n’auront pas le choix, et vont se séparer des travailleurs les moins adaptés à la nouvelle économie. Nous allons indéniablement vers une économie qui va être beaucoup plus numérique. Même si une partie de ce que nous faisons à distance va revenir dans les entreprises.

En effet, nous allons moins télétravailler dans six mois qu’aujourd’hui. Mais la numérisation de l’économie s’est beaucoup développée, il y a un certain nombre de tâches qui n’étaient pas envisageables de faire de manière dématérialisée, il y a encore six mois, et que nous faisons aujourd’hui. C’est le cas des banques par exemple.

OTD - Le plafond des paiements sans contact a été relevé de 30 à 50€ par les banques pour diminuer les contacts. De leur côté, les acteurs de la grande distribution accélèrent le déploiement des magasins autonomes. Est-il pertinent de considérer qu’à termes nous irons davantage vers un monde sans contact ? Comment concilier valorisation du travail et essor des technologies?

Laurent ALEXANDRE - Je pense que dans le monde de demain nous ne valoriserons pas moins le travail qu’aujourd’hui. En revanche, il y aura moins de travail non qualifié pour ce qui est du secteur tertiaire. D’un autre côté, il y aura plus de travail non qualifié dans la production physique, pour la simple et bonne raison que les robots ne progressent pas.

L’intelligence artificielle et le numérique progressent plus vite que la robotique. Il n’y a aucun robot capable de faire la cuisine, de nettoyer les assiettes et de servir dans un restaurant, au delà des fantasmes. Nous n’allons pas automatiser un restaurant demain, en revanche le back office d’un notaire ou celui des banques est automatisable à 99%. Les métiers tertiaires vont être massivement automatisés dans les années qui viennent, mais les métiers non tertiaires ne le seront pas tout de suite. L’agriculture est un cas un peu différent car robotiser l’entretien d’un champs avec des tracteurs autonomes n’est pas très compliqué à faire à moyen terme, mais remplacer un serveur dans un restaurant est inaccessible, pour l’heure, pour un robot. Le monde de demain sera celui d’une grosse différence entre le travail physique et le travail non physique. Le travail non physique va être très fortement automatisé et cela sera accentué par le télétravail actuel. En revanche, la robotique ne va pas faire de progrès, nous n’allons pas significativement mettre plus de robots car nous n’avons pas de robots polyvalents aujourd’hui, et nous n’en aurons pas pendant longtemps contrairement à ce que certains laissent à imaginer.

OTD - Dans le cadre des mutations du travail, comment accompagner les salariés ?

Laurent ALEXANDRE - Il y a des gens qui sont difficiles à accompagner même avec des programmes de formation lourd. Il y a des travailleurs qui ne sont pas à l’aise avec le numérique. Que vont devenir ces collaborateurs qui ne comprennent pas le numérique dans l’économie qui vient ? C’est une question éminemment délicate, et, à ce stade, je n’ai pas de réponse simple. Je ne sais pas très bien, et je suis assez inquiet. Dans les faits, je ne crois pas qu’on va apprendre le numérique à 100% des Français.

OTD - Le MEDEF, par la voix de son président, Geoffroy Roux de Bézieux, a annoncé qu’il sera nécessaire de s’interroger sur les rythmes de travail et sur son organisation afin de permettre une relance rapide de l’économie. Quel est votre avis sur la question ? La relance économique passera-t-elle par une réorganisation du temps de travail ?

Laurent ALEXANDRE - Le patron du MEDEF avait raison, mais cela a été annoncé de façon un petit peu brutale, or l’opinion est anesthésiée par le chômage partiel. Les Français sont assez confortables dans la situation actuelle, ils ne voient pas pourquoi il serait nécessaire de faire des efforts en termes d’organisation du travail car ils sont payés sans travailler. C’est sans doute ce que Geoffroy Roux de Bézieux n’a pas bien vu, c’est que le chômage partiel est une drogue dure et que les gens sont drogués. Ils ne voient pas que la situation est grave. C’est une erreur de timing mais il a raison sur le fond car la situation économique sera grave. Il va bien falloir faire des aménagements dans l’organisation du travail, si on ne veut pas avoir un nombre important de chômeurs. De plus, nous pouvons risquer de perdre un nombre important de parts de marché face à l’Asie, l’Asie du Sud-Est et à l’Europe du Nord. Oui, Geoffroy Roux de Bézieux n’avait pas tort de dire qu’il serait opportun de faire quelques efforts.

OTD - Quel est votre point de vue sur le travail du dimanche ?

Laurent ALEXANDRE - Si quelqu’un a envie de travailler le dimanche, il doit pouvoir travailler le dimanche. Si la France souhaite garder son pouvoir d’achat dans les années qui viennent, il va bien falloir assouplir l’organisation du travail. Sinon la paupérisation de l’Europe et de la France sera rapide. Nous n’allons pas avoir le choix dans les années qui viennent, nous allons devoir travailler mieux, probablement travailler plus. En résumé, je ne suis personnellement pas du tout pour l’obligation du travail le dimanche, mais je suis pour que les gens qui souhaitent travailler le dimanche en gagnant plus puissent le faire.

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