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Comment la crise du Covid-19 réinstalle le débat sur l’augmentation du temps de travail

Comment la crise du Covid-19 réinstalle le débat sur l’augmentation du temps de travail

“Il faudra bien se poser la question tôt ou tard du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire” expliquait le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, dans les colonnes du Figaro le vendredi 10 avril. Si ses propos ont suscité l’ire des organisations syndicales, ils ont néanmoins ravivé le débat sur le temps de travail. Depuis, foisonnent dans le débat public les injonctions d’acteurs politiques comme économiques à s’émanciper des 35 heures. Des positions alimentées par des prévisions économiques peu optimistes dans un contexte où l’économie sort fragilisée d’une crise sanitaire d’une ampleur et d’une durée inédite.

L’impératif de reprise économique questionne sur l’augmentation du temps de travail et la pertinence des 35 heures

La controverse politique sur le temps de travail ressurgit à l’aune d’une crise économique d’ampleur. Si la prudence semblait jusqu’alors de mise pour relancer le débat, d’autres positions ont succédé à celle de Geoffroy Roux De Bézieux. Celles d’observateurs avisés de la vie économique du pays sur une question aussi épineuse que le temps de travail. Des positions précipitées par des prévisions économiques douloureuses. La France devrait enregistrer une contraction de son PIB de l’ordre de 8,2%, tout en dépassant la barre symbolique des 10% de taux de chômage en 2020 selon les derniers chiffres de la Commission européenne. Dans ce contexte, plusieurs acteurs de la vie politique se sont prononcés en faveur d’un élargissement des horaires de travail.

À droite de l’échiquier politique, le président du groupe Les Républicains au Sénat, Bruno Retailleau, a avancé qu’il “faudra accepter de travailler jusqu’à 37 heures par semaine”, et que celles-ci soient “payées 35h” dans un contexte qui nécessite de “se retrousser les manches”. Plus encore, au micro de BFMTV, il rappelle que “la france est le pays d’europe où dans une année on travaille le moins” et que cela a “paupérisé” le pays. Selon lui, “les 35 heures ont mis en danger l’hôpital public”. Une critique à peine voilée contre les 35 heures, et un appel ferme à travailler davantage dans un contexte économique difficile. Une position qui a trouvé écho dans la Chambre basse du Parlement via la position de Christian Jacob, député et président des Républicains. Pour sa part, il souhaite augmenter le temps de travail afin de “redonner du pouvoir d’achat aux Français”. Au-delà du contexte actuel, certains acteurs politiques ont saisi l’occasion pour dresser un bilan des 35 heures. Pour le député de l’Indre, Nicolas Forissier, “on a subi ces 35 heures” qui “ont considérablement affaibli la compétitivité française”. Des positions qui en substance rappellent que la question du temps de travail abrite celle des 35 heures. Plus encore, que la question des 35 heures est un marqueur idéologique fort entre une droite les contestant et une gauche les considérant comme un acquis social.

Néanmoins, dans le contexte actuel, le débat sur le temps de travail doit transcender les logiques partisanes et doit le faire afin de penser et d’imaginer l’économie de l’après. En ce sens, Eric Woerth, président de la commission des finances de l’Assemblée nationale, invite à se débarrasser d’une approche “idéologique” du temps de travail. Celui qui s’est récemment prononcé pour l’ouverture dominicale des commerces, insiste sur les meilleurs performances de l’Allemagne en termes d’emploi. Il rappelle que le volume d’heures travaillées en France comparé au nombre d’habitants est 15% inférieur à celui de l’Allemagne, 28% à celui de la Grande-Bretagne, et de 30% inférieur à celui des États-Unis. Une situation qui implique de “réformer notre pays” selon le député de l’Oise.

Le dialogue social, condition sine qua non d’un assouplissement du temps de travail dans les entreprises

Si plusieurs voix se font entendre pour demander un assouplissement du temps de travail, elles s’accordent à dire que cela doit se faire en connaissance de la situation de l’entreprise. C’est pourquoi, dans une note pour l’Institut Montaigne, Bertrand Martinot, économiste et spécialiste de la question de l’emploi, s’est dit favorable à un assouplissement du temps de travail à la hausse mais aussi à la baisse. Plus encore, dans un entretien qu’il nous a accordé, il rappelle, au niveau macroéconomique, le retard en nombre d’heures travaillées de la France par rapport à nos voisins européens. D’autre part, au niveau microéconomique, il insiste sur le fait que l’assouplissement des heures de travail dépend de la situation des entreprises, certaines ayant besoin d’augmenter les cadences, d’autres non. Pour lui, il est donc davantage question d’un assouplissement que d’une augmentation pure et simple du temps de travail. Une position partagée par Christian Jacob, pour qui il faut réfléchir à la question “en s’appuyant sur la négociation sociale au sein de l’entreprise, au plus près du bon de commande”.

Sur ce sujet, les organisations syndicales insistent sur l’importance du dialogue social dans la mise en oeuvre des ajustements réglementaires par les entreprises. Pour Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, “la question n’est pas de travailler plus mais de travailler tous”. S’il ferme la porte à toute remise en cause des 35 heures, déclarant que “toute mesure globale qui augmenterait la durée du travail serait dangereuse et totalement inappropriée aux enjeux à venir”, il admet qu’il “peut y avoir, dans les entreprises, des accords pour faire face à la situation”. Malgré les réticences qu’il formule concernant l’augmentation du temps de travail, il insiste sur l’impératif de revoir la façon d’organiser le travail. Mais sur le sujet du temps de travail, la CGT a adopté, à son habitude, une position plus ferme, qui au contraire, préconise une baisse des heures travaillées. Pour Philippe Martinez, “il ne faut pas augmenter la durée du temps de travail, il faut au contraire la diminuer”. Il plaide de son côté pour une semaine de 32h. Une position qui tranche par rapport aux questionnements actuels sur le temps de travail, alors que de nombreuses entreprises ont cumulé plus de deux mois d’inactivité.

De son côté, de façon pragmatique, la majorité présidentielle met l’accent sur le dialogue social pour adapter le temps de travail aux impératifs économiques de la reprise. Selon Roland Lescure, président LREM de la commission des Affaires économiques de l’Assemblée nationale, il faut “un dialogue social au plus près du terrain pour définir la meilleure organisation possible du travail”.

Le temps de travail, une véritable variable d’ajustement pour le gouvernement dans le cadre de la crise sanitaire

Alors que, dans la séquence de confinement, plusieurs entreprises en première ligne ont été mobilisées afin d’assurer une continuité de l’activité économique, le gouvernement a fait du temps de travail une véritable variable d’ajustement. Dès le 13 mars, par décret, Muriel Pénicaud a autorisé le travail dominical dans les entrepôts. Une réponse de l’État alors que les chaînes logistiques étaient à flux tendus confrontées à la nécessité d’assurer l’approvisionnement des magasins alimentaires et limiter les ruptures liées aux achats de précaution. Plus encore, le gouvernement adoptait le 25 mars une série de 25 ordonnances dans le cadre de la loi d’urgence. Parmi celles-ci, l’élargissement du travail le dimanche à certains secteurs d’activités ou encore l’augmentation de la durée maximale de travail, passée de 45 heures à 60 heures par semaine. Des dispositions qui ont aussi permis de mettre en place une véritable “économie de guerre”. Plusieurs industries, dont celles du secteur de l’automobile ou du textile, ayant décidé de se lancer dans la fabrication de matériels de protection sanitaire. En outre, quand il s’est agi de maintenir l’activité économique et d’assurer les besoins vitaux de la population, le gouvernement n’a pas hésité à avoir recours à une augmentation du temps de travail.

Si l’augmentation du temps de travail a été une solution pendant la phase de confinement, elle est envisagée dans la phase post-confinement ; en témoigne la position de l’exécutif, notamment sur le travail le dimanche. Sur le sujet, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, s’est montré favorable au travail le dimanche alors qu’il était interrogé sur la situation délicate des commerçants. Une manière de rattraper ce qui a été perdu en termes d’activité pendant la période de confinement, mais aussi de contrebalancer les règles sanitaires qui restreignent la productivité. Nul doute que la perte de productivité des entreprises sera à constater dans un contexte qui limite la concentration du personnel. En cela, le gouvernement, par la voix d’Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances, a rappelé récemment que le travail le dimanche était quelque chose de tout à fait concevable dans le contexte actuel. Sur la question de l’augmentation du temps de travail, le gouvernement, pour l’instant, se montre plus frileux, craignant peut-être d’envenimer un climat social qui s’annonce tendu.

Le débat autour du temps de travail, et tout particulièrement de son augmentation, gagne à ce que la question du travailler plus soit envisagée avec pragmatisme, flexibilité et négociations. Les positions dogmatiques de certains ne doivent pas s’affranchir d’une réalité économique qui implique de repenser notre façon de travailler ou du moins d’organiser le travail. Une transformation déjà à l’œuvre sur le terrain alors que les entreprises adaptent leur organisation à des contraintes sanitaires nouvelles.

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