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Bertrand Martinot : “Ce qui va se passer c’est une accélération de l’histoire et de l’automatisation”

Bertrand Martinot : “Ce qui va se passer c’est une accélération de l’histoire et de l’automatisation”

Dans sa dernière note pour l’Institut Montaigne, Bertrand Martinot, économiste et spécialiste de la question de l’emploi, préconise d’assouplir le temps de travail afin de combler les pertes de productivité liées à la pandémie de Covid-19 et au confinement. Il a accepté de répondre à nos questions concernant les évolutions à apporter à l’organisation du travail pour favoriser la relance de l’économie française.

OTD - Dans votre dernière note pour l’Institut Montaigne, vous insistez sur la perte de productivité induite par le respect des mesures sanitaires. Quelles sont selon vous les solutions pour y remédier ? L’automatisation est-elle à envisager dans le cadre de ces solutions ?

Bertrand MARTINOT - Qu’il y ait des pertes de productivité importantes, c’est ce que s’accordent à dire la plupart des chefs d’entreprises. Cela est particulièrement vrai dans l’industrie, le bâtiment, le secteur du commerce, où il va y avoir une baisse de la productivité horaire, c’est à dire par heure travaillée. À partir de là, il y a plusieurs solutions de plus ou moins court terme. Il est probable que cela fasse basculer un certain nombre d’entreprises dans l’automatisation. Ce qui est très probable, c’est que des évolutions qui auraient pris plusieurs années risquent d’être mise en place beaucoup plus rapidement, c’est à dire en quelques mois.

Les entreprises ont déjà testé tout un tas de dispositifs, tel que le télétravail. On se rend compte qu’il y a des salariés plus ou moins productifs. Lorsque l’entreprise va avoir des problèmes de rentabilité, la question du maintien des salariés en emploi va se poser afin d’agréger des gains de productivité. Pour redresser les gains de productivité il y a plusieurs solutions : automatiser, diminuer les effectifs, et puis marginalement, et je porte de toutes mes forces cette solution, plus de souplesse sur le temps de travail et son aménagement. Quand cela est nécessaire, je suis favorable à une augmentation du temps de travail avec une rémunération supplémentaire mais qui n’est pas forcément versée immédiatement mais de façon différée via des solutions de participation et d’intéressement.

Pour résumer, ce qui va se passer c’est une accélération de l’histoire et de l’automatisation, et cela peut détruire à court terme beaucoup d’emplois.

Ce que je défends, c’est un assouplissement du temps de travail aussi bien par la hausse des heures travaillées que par la baisse. D’un point de vue macroéconomique, la France aurait besoin d’augmenter sa quantité de travail. Nous avons un retard de quantité de travail par rapport aux principaux pays. Pour créer de la richesse à moyen et long termes, plus encore pour accélérer la reprise dans un contexte où il va y avoir des tensions sur les capacités de production, macroéconomiquement, on aurait intérêt à travailler davantage. Au niveau microéconomique, cela va dépendre des situations, pour certaines entreprises le sujet va être de diminuer le temps de travail et les rémunérations. Cela a par exemple été le cas en Allemagne qui a absorbé le choc de demande par une diminution du temps de travail lors de la crise économique de 2009.

OTD - Pourquoi l’assouplissement du temps de travail doit-il se faire à l’échelle des entreprises et non au niveau de l’État ?

Bertrand MARTINOT - La seule chose que l’on demande à l’État c’est d’arrêter de réglementer dans tous les domaines. S’il y a une leçon à tirer de la crise sanitaire c’est bien celle-là. Ce que l’on demande à l’État c’est d’apporter des solutions, du moins de laisser les autres en apporter. Il y a un certain nombre d’assouplissements qu’il est nécessaire de faire. Comme je l’explique dans la note pour l’Institut Montaigne, le droit du temps de travail en France a été énormément assoupli au niveau de l’entreprise. Ce qui fait que les 35h ne sont plus qu’une référence pour le déclenchement des heures supplémentaires mais ce n’est plus du tout une norme de travail. Je propose juste quelques assouplissements supplémentaires dans le droit du travail privé. Soit des rachats de jours de RTT sans avoir forcément l’accord du salarié ou bien la possibilité par accords d’entreprise d’avoir des paiements différés des jours de RTT ou des jours supplémentaires.

OTD - La France vient de sortir de la période de confinement mais la situation sanitaire reste cependant précaire. La relance de l’économie française, alors que la reprise du travail reste compliquée, est-elle envisageable dans un contexte aussi incertain, et si oui, à quelles conditions ?

Bertrand MARTINOT - L’essentiel aujourd’hui est de donner plus de souplesse aux entreprises afin de réduire le facteur incertitude. On a parlé du travail mais l’investissement est un autre facteur qui va être fondamental. On est dans une situation dans laquelle les entreprises vont arrêter d’embaucher avant même de licencier, ce qui suffit à faire exploser le chômage. Donc il y a un sujet emploi car les entreprises sont dans l’incertitude totale. Mais il ne faut pas sous-estimer l’impact terrible à moyen ou long terme d’un effondrement de l’investissement. C’est justement sur ce point que l’incertitude va être terrible. Si l’on doit avoir un plan de relance il ne doit pas être keynésien. Il ne s’agit pas de relancer la consommation, les ménages ont un taux d’épargne gigantesque et ne demandent qu’à consommer. Le problème n’est pas de soutenir la consommation et le revenu dans un contexte où l’on va finir par avoir des contraintes budgétaires. Les marges de manœuvre budgétaires doivent être utilisées pour soutenir l’investissement des entreprises, pour relancer l’offre productive. Encore une fois, nous sommes dans une situation où l’on va détruire du capital. À l’origine, il s’agit d’un pur choc d’offre, qui se transforme en choc de demande sous l’effet d’une augmentation du chômage et donc d’une perte de pouvoir d’achat. Ce qui va conditionner la croissance d’ici quelques années c’est notre capacité à reconstituer notre stock de capital productif, et au passage à limiter la destruction du capital humain. C’est là dessus qu’il faut mettre l’effort, plus que jamais.

Il faut s’attendre à des licenciements en raison des futurs faillites d’entreprises. Pour l’instant au mois d’avril, il n’y a pas d’augmentation de faillite d’entreprises, c’est complètement artificiel. On est dans une situation où il y a dans ce pays des milliers d’entreprises qui n’ont même plus de comptes d’exploitation, ni chiffre d’affaires, ni charges. Il y a même des entreprises qui auraient dû mourir indépendamment de la crise sanitaire. Tout cela va revenir à la normale dans quelques mois, et là nous pourrons effectivement être inquiets du nombre de faillites et de licenciements.

OTD - Cette période de confinement a vu l’adaptation rapide d’une partie de la population française au télétravail. Celle-ci a-t-elle été suffisante pour pallier le choc du confinement pour le secteur tertiaire ?

Bertrand MARTINOT - Par chance, le télétravail a été testé en région parisienne via un test grandeur nature quelques mois avant lors de la grève contre la réforme des retraites. Ce qui a permis de roder les entreprises au télétravail. Il permet certes d’absorber une partie du choc mais il est clair qu’en terme de productivité, il y a une perte d’activité. Je ne sais pas si les économistes seront capables de mesurer l’impact du télétravail. Néanmoins, le télétravail intégral est un mythe. Celui-ci est parfait dans un mixte entre présentiel et télétravail. Les gens ont besoin d’interactions humaines, certaines activités comme le développement commercial ne peuvent pas se faire en télétravail. En ce qui concerne les risques de licenciement, je ne pense pas que les métiers qui ne se plient pas au télétravail soient forcément les plus menacés. Ceux qui sont menacés, ce sont ceux à faible productivité qu’ils soient en télétravail ou pas. Le critère déterminant sera la productivité de la personne dans son poste et la capacité à être automatisé ou pas. Il y a des taches en télétravail qui sont automatisables et d’autres qui ne le sont pas, et inversement en présentiel. Pour ce qui est des emplois menacés, je ne crois pas que la ligne de partage absolue soit télétravail ou pas télétravail.

OTD - L’organisation du travail a été mise à l’épreuve par la crise sanitaire. Laurent Alexandre, dans le cadre d’une interview qu’il nous a accordée, pense que certains métiers seront remplacés par des machines. Selon vous l’automatisation sera t-elle la prochaine grande mutation du marché du travail, notamment dans des secteurs comme la grande distribution ou la logistique ?

Bertrand MARTINOT - Une automatisation intelligente, mesurée et progressive dans le temps peut très bien créer autant d’emplois qu’elle en détruit, c’est la destruction créatrice. Cependant, je rejoins les craintes de Laurent Alexandre. J’ai peur que nous assistions à une accélération de mouvements qui auraient eu lieu de toute façon. Les mutations dans les trois secteurs les plus menacés, la grande distribution, la banque ou l’automobile, étaient là avant, elles le seront après. J’ai juste l’impression que ces évolutions vont aller bien plus vite que prévu. Cela va être très compliqué socialement mais aussi d’un point de vue des emplois. Les entreprises vont avoir des comptes et des bilans très dégradés. Elles vont être en situation de sous productivité à cause des mesures sanitaires liées au coronavirus. Cela risque de les faire basculer vers des décisions d’automatisation qu’elles n’auraient prises que progressivement d’ici les prochaines années. Ce qui est certain, c’est que le risque n’est pas dans une décélération de l’automatisation.

OTD - Quelle doit être selon vous la réponse de la politique de l’emploi ?

Bertrand MARTINOT - La réponse va être un service de l’emploi très réactif, beaucoup plus réactif que ce qu’il a pu être. Par conséquent, il faut peut-être réfléchir à une organisation différente du service public de l’emploi. Par ailleurs, il faudra mener une réflexion sur les formations des demandeurs d’emploi, sur la rapidité, la façon d’organiser ces formations. C’est aussi réfléchir à de nouveaux types de formation plus adaptés et en prise avec les besoins immédiats du marché du travail. D’un point de vue de la politique de l’emploi, il va falloir concentrer les efforts sur l’accompagnement vers le retour à l’emploi des personnes. Je suis effaré par les idées de relance de la consommation. Ce qu’il va falloir faire, c’est plutôt aider les gens à retrouver du travail.

OTD - N’est ce pas paradoxal de soutenir une augmentation de la durée de travail alors que plusieurs vagues de licenciement sont à prévoir, notamment à la fin des mesures de chômage partiel ? Quid de l’extension des horaires ou du travail le dimanche dans ce schéma ? Au contraire, une réduction de celui-ci ne serait-elle pas la solution pour partager le travail ?

Bertrand MARTINOT - Cela peut paraître paradoxal car on est toujours, quoi que l’on en dise, plus ou moins victime du partage du travail. C’est à dire, que l’on pense que c’est en baissant le temps de travail des salariés que l’on va faire de la place aux chômeurs. De même que si l’on part plus tôt à la retraite, il y a moins de chômage des jeunes. Or en France, on a le double record d’avoir beaucoup de chômage des jeunes et d’avoir les salariés qui partent le plus tôt à la retraite des pays de l’OCDE.

L’une des rares choses que l’on sait en économie, c’est que le travail ne se partage pas, il se multiplie. Quand les gens en poste travaillent, ils permettent de créer de la richesse, ce qui rend possible de développer l’activité et donc d’embaucher les chômeurs. Le partage du travail peut éventuellement fonctionner si vous partagez les revenus. Par exemple, si vous faites travailler les salariés de manière volontariste pendant 32h et que vous les payez 32h, il y aura probablement un effet positif sur le chômage, du moins dans les secteurs où il y a peu de gains de productivité possibles. Mais cela n’est pas socialement acceptable.

Le problème particulier que l’on va avoir, c’est que généralement le chômage explose pendant une récession alors que dans la situation actuelle, le chômage va exploser pendant une phase de reprise économique. Car il s’agit d’un problème d’offre. Par conséquent, on peut se retrouver dans une situation dans laquelle on a beaucoup de chômeurs mais aussi besoin de travailler plus dans certains secteurs où l’économie sera en sur-régime. Dans ce cas, tout le monde a intérêt que le temps de travail s’ajuste et que cela ne se fasse pas au détriment des chômeurs.

OTD - Quel est votre point de vue sur le travail du dimanche ?

Bertrand MARTINOT - Je suis plutôt favorable à ce qu’il y ait de la souplesse, que le travail du dimanche soit rémunéré de façon majorée. Dans la période actuelle de redémarrage de l’activité économique, je ne serais pas choqué par un recours au travail du dimanche dans les commerces ou pour les artisans qui en auraient besoin.

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