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Société

L’après Covid-19 : vers une normalisation du travail le dimanche ?

L’après Covid-19 : vers une normalisation du travail le dimanche ?

D’une pratique qui s’est ancrée pendant la crise du Covid-19, le travail le dimanche est aujourd’hui en passe de se normaliser. Les opposants d’hier semblent même y trouver un intérêt dans un contexte économique profondément bouleversé.

Révolution ou pas, chacun s’accorde à dire que la crise sanitaire a provoqué un changement de paradigme autour d’une question traditionnellement clivante et d’une pratique souvent occasionnelle, malgré un cadre légal assoupli par la loi Macron de 2015. Par décret puis dans le cadre de la loi d’urgence, le recours au travail le dimanche est facilité pendant le confinement, et ce pour les entreprises engagées dans une mission de continuité de la vie économique. À la sortie de cette période et devant l’impératif de reprise d’activité, plusieurs acteurs économiques comme politiques appellent de leurs voeux à un assouplissement du temps de travail et notamment du travail le dimanche. L’ambition est alors d’offrir plus de flexibilité à des entreprises confrontées à un environnement instable. En outre, la période estivale a confirmé cette nouvelle donne autour du travail le dimanche avec la multiplication des ouvertures dominicales, et ce pas seulement dans le secteur de la grande distribution. Une normalisation partie pour durer ?

La grande distribution accélère la cadence sur l’ouverture le dimanche

Depuis plusieurs semaines, l’essor du travail le dimanche est particulièrement saillant dans le secteur de la grande distribution, qui bien qu’habitué à cette pratique, accélère la cadence sous l’effet de la pression concurrentielle, exacerbée par la situation économique, et les tendances de consommation, amplifiées par la crise sanitaire.

Tout d’abord, pendant la période estivale, plusieurs enseignes ont dû gérer l’afflux de touristes tout en respectant les contraintes sanitaires. Dans ce contexte et avec la volonté d’éviter les pics de fréquentation, certaines d’entre elles ont décidé d’ouvrir les portes de leurs magasins le dimanche toute la journée. Une décision prise par l’hypermarché Leclerc de Fouesnant-Pleuven dans le Finistère, qui ouvrait les dimanches d’été de 9h à 19h. L’objectif affiché est alors de répondre à la clientèle locale dans une zone particulièrement touristique. “Nous sommes saturés les samedi, dimanche, lundi….Nos clients locaux, qui ne sont pas tous partis cette année, ont exprimé le souhait qu’on leur offre une solution”, se justifie Pierre Guerveno, le directeur du magasin. Une ouverture qui s’inscrit dans le cadre des douze ouvertures dominicales annuelles permises par la loi.

Plus encore, les enseignes spécialisées bio, jusque-là très peu ouvertes le dimanche, se lancent aussi sur l’ouverture dominicale. Dernière initiative en date, la volonté de l’enseigne Biocoop d’ouvrir le dimanche ses trois magasins parisiens Biocoop - Le Retour À La Terre. Une manière de ne pas céder du terrain aux mastodontes de la grande distribution, qui s’efforcent de développer leurs linéaires et gammes bio en marque distributeur comme nationale.

Les enseignes de bricolage intensifient le recours au travail le dimanche

Autre secteur emblématique de cette nouvelle donne, celui des enseignes de bricolage. Alors que les salariés avaient obtenu, en 2014 puis en 2015, à la faveur d’un traitement médiatique important, le droit de déroger au repos dominical, certains magasins n’avaient pas encore franchit le pas. Or, plusieurs d’entre eux viennent d’annoncer leur intention d’ouvrir le dimanche dès la rentrée de septembre. Un moyen de répondre à la hausse significative de l’activité observée depuis la séquence de confinement.

À Boé, dans le Lot-et-Garonne, l’enseigne Leroy Merlin ouvrira ses portes le dimanche à partir du mois d’octobre. Pour le spécialiste du bricolage, l’enjeu est de satisfaire deux tendances de fond apparues pendant la période de confinement. D’une part, la hausse de la fréquentation des magasins qui s’est traduite par une augmentation de 25% du chiffre d’affaires de l’enseigne. D’autre part, “l’augmentation de la consommation en matière de bricolage”, tirée principalement par l’essor des ventes en ligne et l’appétence des “25/35 ans” pour le bricolage. “Indéniablement, la cible des 25/35 ans est férue de cette pratique-là et notre ouverture doit répondre à un nouveau comportement d’achat” ajoute le directeur du magasin. Par ailleurs, ce même responsable précise que l’ouverture dominicale “s’inscrit dans un déploiement national de l’enseigne” et qu’elle “se fait au rythme de chaque magasin”. À noter que le projet d’ouverture répond à la demande des collaborateurs, qui pourront bénéficier d’une majoration salariale de 150%. Sur le front de l’emploi, elle permettra l’embauche de “4 à 5 salariés supplémentaires”.

L’ouverture le dimanche fait de moins en moins débat

De quoi inscrire le travail dominical comme une pratique communément admise dans le monde du travail ? À n’en pas douter le sujet ne mobilise plus avec la même vigueur les défenseurs du sacro-saint repos dominical.

La prochaine ouverture le dimanche du supermarché Carrefour Le Mans, dans la Sarthe, est d’ailleurs un exemple révélateur de la normalisation de cette pratique et de son acceptation croissante par les organisations syndicales, autrefois sévères sur le sujet.

En 2018, l’ouverture dominicale de ce supermarché est refusée conjointement par les syndicats CGT et FO. Or, lors d’un vote en Comité social et économique (CSE), en juillet dernier, elle est cette fois approuvée après le revirement surprise de FO. L’un des élus justifie son changement de vote “par le contexte économique” qui selon lui “a changé depuis 2018”. Entre autres, la concurrence du e-commerce et la baisse substantielle de la fréquentation quotidienne du magasin. Aussi, l’ouverture dominicale depuis 2018 d’un magasin Auchan, située dans la même zone de chalandise, a sans doute pesé dans la balance. À l’époque le patron de ce magasin justifiait cette ouverture par la nécessité de “préserver son chiffre d’affaires et sauver les 420 emplois du magasin”.

Ici, le recours au travail le dimanche est le fruit de négociations locales, qui rappellent les discussions nationales menées depuis plusieurs années par le groupe Carrefour avec les organisations syndicales. Des discussions qui avaient abouti en 2017 à la signature d’un accord-cadre sur le sujet prévoyant les contreparties financières, l’organisation et les conditions de travail. Preuve que trois ans après, le dialogue social reste de mise pour décider ou non d’une ouverture le dimanche.

Le mouvement d’ouvertures dominicales, et la prise en considération de l’acceptation de cette pratique par les syndicats, au même titre que l’approbation grandissante des salariés, donne la mesure de la normalisation du travail le dimanche dans la société française. Normalisation que les entreprises devront prendre en compte pour appréhender les nouvelles stratégies d’organisation du temps de travail.

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