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Anne-Laure David : “L’automatisation n’est pas l’ennemie de l’emploi”

Anne-Laure David : “L’automatisation n’est pas l’ennemie de l’emploi”

Anne-Laure David est entrepreneur, fondatrice d’iParadigme et digital evangelist. Pour l’Observatoire du travail le dimanche, et au lendemain du 1er mai, elle a répondu à une série de questions portant sur l’évolution du travail en temps de crise sanitaire, l’évolution de l’automatisation, dans le grande distribution notamment, et les perspectives de mutation post-confinement.

Observatoire du travail le dimanche - Vous estimez que les hôtes de caisse ont été envoyés au “casse-pipe” durant la pandémie. Mais remplacer ces derniers par le drive et les caisses automatiques, n’était-ce pas menacer l’emploi ?

Le personnel de la grande distribution est particulièrement exposé face à l’épidémie de Coronavirus. Les hôtes de caisse travaillent la peur au ventre. Les masques ayant été réquisitionnés, à juste titre, pour les professionnels de santé, tous les employés de supermarchés n’ont pas été équipés dès le début de l’épidémie. À un travail peu attrayant et à une cadence élevée, s’ajoute dorénavant des tâches supplémentaires de nettoyage/désinfection et l’angoisse de ramener le virus à la maison.

Dans ce contexte, le drive et les caisses automatiques sont une réponse, à la fois aux nouvelles contraintes sanitaires mais aussi aux changements des habitudes de consommation. Les Français plébiscitent de plus en plus les automates pour faire leurs courses car ils ne veulent plus attendre. 40% trouvent le temps d’attente trop long aux caisses traditionnelles et une personne sur 4 a déjà abandonné ses achats à cause de ce délai d’attente.

Sur la question de la réduction des emplois, il faut arrêter d’entretenir l’idée que l’automatisation est l’ennemie de l’emploi. Au contraire, elle permet de libérer des ressources pour satisfaire d’autres besoins ou créer des postes à plus forte valeur ajoutée. Nous devrions nous satisfaire du remplacement des métiers difficiles par les machines. Il est profondément hypocrite de vouloir protéger des emplois qui, par nature, nuisent à la santé des personnes tout en reconnaissant la pénibilité des conditions de travail.

Tout l’enjeu maintenant est de redéployer graduellement ces métiers vers des postes plus gratifiant. Cela nécessite d’anticiper les besoins de formations et de se projeter vers l’avenir en gardant à l’esprit le principe de base du marché du travail qui est l’adéquation entre l’offre et la demande.

OTD - Dans l’opinion publique, l’automatisation équivaut, le plus souvent, à un processus inéluctable de destruction des emplois. Laurent Alexandre, dans le cadre d’une interview qu’il nous a accordé en début de semaine, estime quant à lui que ce sont moins les emplois manuels qui sont menacés que ceux de l’échelon du middle management. Partagez-vous ce constat sur l’avenir du travail ?

Jusqu’ici les métiers peu qualifiés du secteur industriel étaient les plus concernés par l’automatisation. Aujourd’hui, même les emplois qualifiés, les CSP+ ou les experts sont à risque. Ce qui rend un métier automatisable c’est son caractère répétitif, qu’il soit manuel ou intellectuel. A l’inverse, les postes qui demandent de la créativité, de l’intelligence sociale, ou du contact humain resteront préservés de l’automatisation.

La crise sanitaire que nous traversons va accélérer le virage numérique dans les entreprises. Nous allons vivre une vague d’innovations majeure et un changement dans nos habitudes de travail. Mais cette transformation sera différenciée selon les secteurs et va accroître les inégalités. Les boites qui ne sont pas agiles finiront par mourir.

OTD - Vous mentionnez le fait que les pays les plus robotisés sont également ceux qui ont le moins de chômage, comme cela est le cas à Singapour, au Japon ou encore en Suède. Quels sont les freins qui pourraient expliquer une approche timorée et frileuse des élus en France sur les enjeux technologiques ou encore sur les problématiques liées à une évolution plus agile des temps de travail ?

C’est contre-intuitif mais il n’y a pas de corrélation entre le taux de robotisation et le taux chômage. L’Allemagne, la Corée du Sud ou encore le Japon qui sont en situation de quasi plein emploi sont pourtant fortement robotisés.

En France, nous avons beaucoup de retard (13,2 robots pour 1000 salariés contre 30,9 pour l’Allemagne, ou 63,1 pour la Corée du sud). De nombreuses entreprises ont fait le choix stratégique de privilégier l’externalisation et la délocalisation à la robotisation car intégrer des robots en nombre suppose bien souvent de repenser la structure opérationnelle de l’entreprise.

Quant aux élus, ils redoutent ces phases d’avancées technologiques car si elles sont source de progrès, elles génèrent aussi une période transitoire d’instabilité liée à la conversion des emplois. Ce constat est valable quel que soit les époques. La société a connu les mêmes réticences lors de l’invention de la roue, de la machine à vapeur, de l’électricité, ou d’internet.

Le saut technologique que nous vivons (automatisation, intelligence artificielle, objets connectés) représente pourtant une opportunité de générer des gains de productivité qui serviront à satisfaire plus de besoins en abaissant le temps et la charge de travail.

Les velléités actuelles d’augmentation de la durée hebdomadaire du travail sont totalement hors-sol. Les 35 heures sont un progrès social. Plus personne n’acceptera de revenir en arrière.

OTD - En parlant du travail, le 1er mai cette année est pour le moins particulier. Confinement et distanciation sociale obligent, aucun cortège syndical ne sillonnera les rues en France. Quant aux personnels en “première ligne”, les soignants tout particulièrement, cette journée ne différera guère pour eux des précédentes. Pourtant, certaines voix se font entendre, syndicales notamment, que ce soit à Montélimar dans la Drôme ou à Annonay en Ardèche, pour demander la fermeture des commerces alimentaires ouverts le 1er mai. Comment appréhendez-vous cette revendication ?

Le 1er mai c’est la fête des travailleurs. Il est logique que les employés, notamment des commerces alimentaires, ne travaillent pas. Mais les hypermarchés qui sont entièrement automatisés sans la présence de salariés sur le point de vente, ont toute légitimité à ouvrir. L’intérêt de l’automatisation c’est aussi d’élargir les horaires d’ouverture et de répartir les flux de clientèle pour permettre de mieux maintenir les mesures de distanciation physique et de faire en sorte que le moins de personne possible se croise.

Pour les personnels de santé, la situation est différente. Beaucoup de postes ne sont pas automatisables. Les soignants ne sont pas suffisamment valorisés pour leurs engagements. C’est profondément injuste. La santé n’est pas une entreprise et ne peut être gérée comme telle. Elle justifie des précautions et des réflexions particulières qui ne sont pas uniquement comptables. Les établissements de santé ne sont, hélas, plus drivés par des besoins médicaux mais par des bureaucrates.

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